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Renforcer la philosophie par les humanités ? par Laurent Cournarie

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Laurent Cournarie (décembre 2018)

 

 

Les professeurs de philosophie ont bien conscience que l’essentiel est préservé : la philosophie demeure discipline de tronc commun et épreuve finale de baccalauréat. La spécialité « Humanités, littérature et philosophie » représente aussi, en principe pour la philosophie, l’assurance de compenser partiellement la perte horaire qu’entraîne la disparition de la terminale L avec la fin des filières décidée par la réforme.

Mais ce programme de spécialité est-il philosophique ou du moins, sous couvert d’une introduction à/de la philosophie en première par un enseignement d’humanités qui associe littérature et philosophie, ne marque-t-il pas un tournant littéraire de l’enseignement philosophique ? Et l’enseignement philosophique en sortira-t-il renforcé, comme c’est le vœu et tout le sens du travail du GEPP — puisque, aussi bien, l’alternative est entre disparaître ou se sauver sous les auspices des humanités ? Ce sont là, philosophiquement, les deux questions essentielles.

 

Un programme de culture humaniste générale 

En première approche, ce programme de spécialité apparaît conservateur, réductionniste et historiciste :

(a) conservateur parce que c’est un programme littéraire, voire classique (studia humanitatis), qui ne correspond à aucun courant majeur de la philosophie contemporaine. Décidément « la mort de l’homme » est derrière nous, et la pensée anti-68 a les faveurs du pouvoir, même si c’est pour les meilleures raisons : contre « la revanche de Dieu » il serait politiquement responsable d’enseigner la culture humaniste qui célèbre la grandeur de l’homme à se donner forme par l’éducation tout en accédant à la conscience de sa propre relativité. Le retour à/de la culture humaniste au titre d’une spécialité aurait ainsi pour justification sa tradition vénérable, une nécessité sociale persistante et un problème d’éducation majeur — à ce détail près qu’un enseignement de spécialité de série générale ne peut satisfaire une ambition éducative aussi universelle ;

- réductionniste parce qu’il surdétermine la question anthropologique en philosophie, déclinée selon un traitement thématique : l’homme de parole : l’homme dans le monde : l’homme de l’intériorité : la crise du monde contemporain ;

- historiciste puisque chaque dimension de « la culture humaniste » est abordée dans un rapport privilégié avec une période de « l’histoire de la culture ». La relation entre le dispositif thématique et l’histoire de la culture doit être envisagée de manière souple. Mais cette recommandation faite, il reste que l’élève sera amené à comprendre que l’homme est la question principale de la philosophie et commune à la littérature ; que ce contenu et cette histoire partagés se nomment « culture humaniste » ; que la culture humaniste présente quatre dimensions relatives à quatre périodes « de référence ».

Et si le programme propose l’acquisition d’ « une culture humaniste » par l’étude « de grandes questions de la culture » elle-même rapportée à « l’histoire de la culture », n’est-il pas tentant d’y voir un programme de culture générale sous forme d’histoire des idées ? Car on en retrouve la principale caractéristique, l’articulation du thématique (ou question ou thème) et de l’historique, par un dispositif de trois éléments : 1) un intitulé général ; 2) une période de référence ; 3) des entrées (3 par intitulé-période).

Or l’inconvénient de ce type de programme, même humaniste, c’est d’instaurer des liens lâches ou arbitraires, comme on peut le montrer facilement. Et s’ils ne paraissent pas tels, c’est par préjugé historiciste. Donc le programme de spécialité est-il autre chose qu’un programme d’histoire des idées s’il reproduit son schéma de base : (1) L’homme à sa place dans un monde ordonné ; (2) L’homme dans un monde infini et ouvert à la diversité des représentations du monde ; (3) L’homme en quête du monde de son intériorité ; (4) L’humanité en question ?

Ce programme n’est pas exactement une histoire de la philosophie, même s’il reprend une périodisation ordinaire en histoire de la philosophie. Il n’est pas davantage un programme de littérature ni même d’histoire littéraire, ce qu’empêche le traitement thématique. Alors comment ne pas supposer qu’un programme « spécifiquement » ni littéraire ni philosophique, ni thématique ni historique, mais présenté comme un programme de « culture humaniste » ou d’« histoire de la culture » tout court, puisse être un programme de culture générale humaniste ? Il est question tantôt d’acquérir « une culture humaniste », tantôt d’étudier « la culture humaniste », mais toujours dans les grandes dimensions de « l’histoire de la culture ».

Et il ne suffit pas de “lisser” l’historicisme, comme s’y emploie une version amendée du projet, pour changer l’orientation du programme — ce qu’une étude comparée des deux textes suffit à  montrer. On conserve l’ancrage historique et les périodes de référence pour l’étude des thématiques, thèmes ou questions. Seulement « la relation » entre les thématiques et les périodes de référence n’est plus que « privilégiée », pendant qu’on invite les professeurs à une approche comparatiste entre les époques et les types de textes ou d’œuvres étudiés.

Mais alors on ne comprend plus ou encore moins. Pourquoi maintenir un ancrage historique s’il cesse d’être déterminant ? En fait, on a substitué à un historicisme explicite (« On désigne par “période de référence” une ou plusieurs époques de l’histoire de la culture au cours desquelles les thèmes retenus sont venus au premier plan… ») un historicisme implicite (« On travaillera à approfondir les problématiques développées au cours de la période de référence en les comparant à des problématiques plus anciennes ou plus récentes »).

Entre la liberté comparatiste du thématique ou le cadrage historique, il faut choisir. Si l’on choisit la première, un programme de philosophie est notionnel ; si on conserve l’ancrage historique du thématique, un programme de philosophie est général et historique. D’ailleurs comment le Ministère présente-t-il cet enseignement de spécialité ? Il en précise l’objectif principal (développer la culture de l’élève), le moyen (la lecture de textes littéraires et philosophiques autour de grandes questions qui accompagnent l’histoire de l’humanité de l’Antiquité à nos jours) et les attendus (savoir argumenter en ayant conscience de la relativité des représentations du monde). Un programme de culture générale, à s’y méprendre.

 

Le tournant littéraire de l’enseignement philosophique 

 

Ce programme de culture humaniste générale est-il plutôt littéraire ou philosophique ? Le préambule prétend qu’il n’est ni l’un ni l’autre. Un doute est pourtant permis, si l’on a la curiosité de comparer la spécialité « Humanités, littérature et philosophie » avec la spécialité « Littérature, langues et cultures de l’Antiquité ».

Les deux spécialités sont deux enseignements distincts. Toutefois les intitulés sont si proches que, par transitivité, on ne peut s’empêcher d’envisager que les langues et culture de l’Antiquité constituent le socle de la littérature qui, au sein des humanités, serait le socle de la philosophie. Par ailleurs les attendus pédagogiques sont quasiment identiques : en résumé, permettre à l’élève de développer une compréhension du monde et de soi dans le monde, à la fois personnelle et élargie, par la culture humaniste. Le « jugement critique » pour la spécialité « Humanités, littérature et philosophie » n’est pas omis, mais il y a peut-être pour la philosophie comme une inflexion de la pensée critique vers la vision du monde de la relativité des visions du monde.

Comment s’expliquer ce retour des humanités dans l’enseignement secondaire et la promotion de la culture humaniste qui sert à unifier lettres et philosophie, antiquité et modernité, continuité et changement de paradigmes ? Peut-être cette restauration procède-t-elle, en deçà de la philosophie, du renouvellement que les Lettres classiques ont opéré dans le rapport à la culture antique (elle-même plurielle comme les langues), au bénéfice d’une confusion savamment entretenue entre deux discours ou deux logiques, l’une classique-normative et l’autre ethnologique-relativiste, dont l’effet est d’universaliser la culture humaniste. D’un côté, on continue à répéter (mais sans plus le claironner) que la culture antique est une source majeure de notre culture dont la valeur est potentiellement universalisable : eux (les Anciens), c’est nous et encore un modèle pour nous tous. De l’autre, la culture antique est une autre culture : eux, ce n’est pas nous. Aussi son étude est-elle un moyen de prendre, dans une distance interne, conscience de notre relativité. Ce double regard (se voir à partir des Anciens : voir les Anciens comme ils se voyaient) a le mérite incomparable de concilier le bénéfice du dépaysement mental, si nécessaire pour reconnaître sa relativité, avec l’appropriation réconfortante de son héritage pour se connaître dans l’adversité d’un monde contemporain en crise qu’on ne sait plus nommer autrement et sans plus (puisque le programme est ici muet) que comme « expériences contemporaines ». En somme, disposer en même temps de la ressource de s’identifier, voire de se ré-identifier tout en s’ouvrant à la diversité culturelle. La culture humaniste aurait-elle aussi la puissance ou pour visée de déjouer la critique postcoloniale qui monte ?

Les professeurs de philosophie s’étonnent de la disparition des sciences humaines du programme de spécialité « Humanités, littérature et philosophie ». Elles n’ont pas disparu — le premier paragraphe du préambule en fait mention. Mais la formule reprend à peu près dans les mêmes termes le préambule de la spécialité « Littérature, langues et cultures de l’Antiquité » qui se conçoit explicitement comme une approche pluridisciplinaire de la culture antique « au carrefour des sciences humaines et des sciences sociales ». Les sciences humaines sont contenues dans la culture humaniste bien comprise, c’est-à-dire dans le mariage de la littérature et de la philosophie sur le socle de la culture antique.

On s’étonnera pourtant que le terme « humanités » ne soit jamais défini et l’unique phrase où il apparaît est contournée et peu claire : « Les contenus d’enseignement se répartissent en quatre semestres, chacun centré sur une grande dimension de la culture classique, donc sur l’un des objets des études rassemblées sous le nom d’humanités » ? Humanités, culture humaniste sont-ils ou non synonymes ?

 

Humanités et culture humaniste 

 

En deuxième approche, les choses se révèlent plus complexes, tant il semble que chacun, le Ministère, le GEPP ou le professeur, entend sous le même mot des choses différentes. En effet le retour des humanités et de la culture humaniste dans l’enseignement secondaire se fait dans un contexte général marqué, d’un côté par la réinvention des cursus d’humanités dans les universités, et de l’autre par la définition de la « culture humaniste » comme cinquième compétence dans le cadre du socle commun des apprentissages du cycle premier. Par humanités, on désigne donc désormais au moins deux choses : au sens classique, l’idéal d’une éducation libérale par l’étude des auteurs anciens (essentiellement latins) organisant le système éducatif autour du “colinguisme” ; et depuis une dizaine d’années, dans l’enseignement supérieur, un pôle pluridisciplinaire, un ensemble de disciplines (au nombre et à l’identité non stabilisés).

Dès lors, l’introduction de cette spécialité n’a pas de quoi surprendre : elle épouse l’ambition de la réforme en général de réinscrire le bac dans le supérieur, notamment en assurant de manière cohérente le continuum -3/+3, en conformité par ailleurs avec le cadre du socle commun des cycles antérieurs. Autrement dit les « Humanités » s’imposent comme l’intitulé générique (secondaire et supérieur) pour désigner le champ pluridisciplinaire des études littéraires, la « culture humaniste » constituant, de son côté, la “compétence” relative à ce champ.

Cependant si la philosophie a son avenir nécessaire dans les Humanités, ce programme d’Humanités, dans sa forme et dans son contenu, était-il nécessaire et assure-t-il l’avenir de l’enseignement philosophique ? Comment le GEPP entend-il le terme d’« humanités » ?

Il semble entretenir l’ambiguïté des deux sens. La spécialité est présentée comme un champ pluridisciplinaire (lettres, philosophie, sciences humaines), au sens anglo-saxon de Humanities. Mais en assumant la tradition de la culture humaniste, définie par un contenu et une histoire, il assume aussi une part du sens classique : le retour en grâce de la rhétorique en est le signe le plus patent. Entre une interprétation faible (les humanités comme cadre de la pluridisciplinarité des études littéraires) et une interprétation forte (les humanités comme tradition de la culture humaniste et, de fait, tradition humaniste de la culture), le GEPP a choisi la seconde. L’expression de « culture humaniste » ne peut être seulement descriptive (art du langage, mémoire des œuvres, connaissance historique, intérêt pour l’éducation morale par la culture livresque) puisqu’elle désigne une tradition déterminée dans l’histoire des modèles d’éducation, qui aura été, pour le meilleur et peut-être le pire, plutôt contesté à l’époque moderne.

Il serait regrettable qu’un nouveau programme qui réforme, partiellement, l’enseignement philosophique ne s’appuie pas sur une définition un peu précise de ce qui la soutient, quand bien même le terme d’humanités et l’expression de culture humaniste sont d’usage courant dans la langue pédagogique ministérielle.

 

Une proposition cartésienne pour un programme de culture humaniste ?

 

Un philosophe, s’il accepte de présider un groupe d’élaboration de projet de programme pour la philosophie peut-il et doit-il laisser derrière lui ses réflexions philosophiques sur l’éducation et sur la culture ? En 1998, Denis Kambouchner se demandait quelle part revenait dans « l’idée cartésienne d’une éducation accomplie » « à cette pratique des auteurs anciens, ou classique, que l’humanisme avait désignée comme l’élément même de la cultura animi ». Et de justifier l’examen de cette question d’histoire de la philosophie aussi par un motif général et plus actuel qui concerne la faiblesse où est tombé l’idéal classique de la culture et l’urgence d’en combattre la disparition.

Il n’y a, assure-t-on, aucune option idéologique dans le programme de spécialité. Du moins, peut-être exprime-t-il une conviction philosophique particulière, même partagée par les autres membres du GEEP, selon laquelle un programme de spécialité pour l’enseignement philosophique doit être un enseignement de culture humaniste, appuyé sur « les formes traditionnelles de l’éducation littéraire » pour défendre la culture par la préservation de « l’élément de vérité persistant dans l’idéal classique de la culture ». Et si la formation du jugement posée comme fin de l’éducation ne peut, comme pour le savoir mathématique, éviter toute dimension historique, alors se dessine assez précisément le projet de programme de culture humaniste. Une certaine culture préparatoire d’humanités, de littérature (rhétorique comprise) et de philosophie se révélerait très utile à l’enseignement de la philosophie en terminale.

Ainsi on pourrait presque en conclure que ce projet est une proposition cartésienne de programme d’enseignement philosophique, revu et corrigé à partir du « modèle littéraire, on dirait presque humaniste, que conserve le modèle cartésien de la formation de l’esprit ou de la vera eruditio ». Et même celui qui dénoncerait dans le “programme Kambouchner” une réduction de la philosophie à la culture générale, se trouverait, à fond renversé du côté de Voet contre Descartes, faute d’avoir su bien lire son préambule. Le programme de spécialité d’humanités n’est pas un programme de culture générale ou d’histoire des idées, mais un programme philosophique de formation de l’esprit par la culture humaniste. A partir de là, la conséquence se tirerait d’elle-même. Le programme d’humanités défend simplement, hors de « tout traditionnalisme », la restauration d’une « certaine solidarité des lettres ».

 

La philosophie renforcée dans une spécialité inattractive

 

Le GEPP assure avoir privilégié des thèmes attractifs pour les élèves, en tête desquels l’animal. Les professeurs de philosophie n’ont pas le même sentiment pour l’ensemble du programme.

Le préambule est prometteur et ambitieux : cette spécialité est susceptible d’intéresser tous les profils, de préparer à tous les cursus et à toutes les professions, de l’enseignement à la santé en passant par la communication. La philosophie a toujours donné le même nom à cette compétence omni-compétente : non pas rhétorique, mais sophistique — de là la culture humaniste comme culture générale, prise en mauvaise part.

Pourtant les projections sur l’attractivité de cette spécialité obligent à en rabattre. Le magazine L’Etudiant ne la conseille « fortement » en première et en terminale que pour une seule des 16 filières : la psychologie.

Voici donc ce que craignent les professeurs de philosophie sur le terrain.

(1) Pour attirer les élèves vers cette spécialité, il faudra les séduire dès la seconde, ce qui, de fait, implique une mise en concurrence avec les autres spécialités, et des collègues entre eux.

(2) Si des élèves choisissent cette spécialité en première, il est probable que leur effectif fondra en terminale au bénéfice de la réduction du choix de 3 à 2 spécialités. L’ex-filière S se reconstituera naturellement, et aussi la L, avec les mêmes déficits qu’aujourd’hui.

Donc rien ne changera, car la demande sociale est plus forte que les réformes de programme, surtout si elle promeut la liberté de choix de l’élève. A ceci près qu’entre temps, la philosophie sera passée dans les humanités, définitivement ou pour longtemps, du côté de la littérature. Car c’est un vœu pieux de croire que d’autres combinaisons seront possibles et envisageables. Il y a une logique institutionnelle qui épouse, en l’occurrence, la logique historique qui condamne les disciplines (non scientifiques) menacées comme les lettres classiques, les lettres modernes, la philosophie, à une recomposition pour un second souffle académique dans le champ des Humanités. Sauve-t-on deux malades en les plaçant dans le même lit ? Renforce-t-on la philosophie en la situant du côté du champ pluridisciplinaire le moins attractif, comparativement à « Histoire géographie, géopolitique et sciences politiques » ?

 

Enfin, se pose le problème de l’évaluation de cet enseignement de spécialité. Même si rien n’est encore arrêté, on semble s’orienter vers un texte assorti de deux questions, la première littéraire, la seconde philosophique, corrigées respectivement par un professeur de lettres et de philosophie. Mais le choix pourra-t-il se porter autrement que sur texte littéraire à dimension philosophique plutôt que le contraire ? Et dans tous les cas, ne risque-t-on pas de reconduire un partage entre étude littéraire-stylistique et étude philosophique-conceptuelle que le principe même de la spécialité entendait dépasser en fixant un programme et des objets communs à la littérature et à la philosophie ? On a pu comprendre que la différence entre la littérature et la philosophie n’était qu’une différence d’approche du concept, sensible ou logique. L’évaluation ne rétablirait-elle pas une différence forme/contenu, littéraire/philosophique ? A quoi bon un mariage forcé entre les disciplines si c’est pour jouer deux partitions ?

La protestation des enseignants de philosophie s’ancre dans l’attachement profond à la spécificité de la philosophie et des disciplines, remise en cause par les dispositifs transversaux. Les professeurs de philosophie à l’université resteraient-ils sans réagir si le Ministère de la Recherche imposait un programme d’humanités, avec obligation de travailler pour la partie enseignement en étroite collaboration avec leurs collègues de littérature sur une thématique dans un cadre historique déterminé ?

Nous savons tous pourquoi nous avons fait des études de philosophie et ne sommes pas devenus des professeurs de lettres, la réciproque étant évidemment vraie. Après l’application de la réforme et du programme de spécialité, l’enseignement philosophique ne sera plus jamais celui que nous avons reçu et aimé. Et si désormais une approche philosophique dans un enseignement d’humanités vaut pour la même chose qu’un enseignement de philosophie, la prochaine réforme fera disparaître cette exception atypique d’un programme notionnel de philosophie en tronc commun au profit de la généralisation d’un programme d’humanités.

 

Alors, les professeurs de philosophie ont-ils des raisons de contester ce programme de spécialité ?

On ne saurait sans raccourci, au minimum, conclure de la culture humaniste à la culture générale à l’instrumentalisation libérale de la philosophie. Pourtant la « grande innovation » du grand oral paraît directement inspirée du grand oral de SciencePo Paris où se recrutent désormais tous les chargés de mission pour réformer l’éducation. Et si l’on ajoute qu’un programme de culture générale, accommodant littérature et philosophie, est depuis longtemps le lot les concours des ESC, il n’est pas absurde malgré tout de relier Humanités-culture humaniste-culture générale.

Un programme d’humanités est peut-être inévitable et même souhaitable, mais ce programme de spécialité tel qu’il se présente, en excluant par principe la division en deux programmes indépendants qui supprimerait le sens de cette spécialité (dont le GEPP assume donc pleinement le projet, qu’il l’ait choisi ou non), condamne les professeurs de philosophie à un enseignement beaucoup plus déterminant qu’un programme notionnel (objet-période de référence-entrées), à une perte d’autonomie intellectuelle et pédagogique par une « coordination » constante avec le professeur de Lettres. Sous le même mot de philosophie, cet enseignement de spécialité, risque d’introduire la confusion dans l’esprit des élèves entre un enseignement de spécialité d’humanités qui est déclaré non spécifiquement philosophique et l’enseignement disciplinaire de la philosophie. Enfin, si l’introduction de la philosophie en première par la spécialité « Humanités » était un des objectifs de la réforme de l’enseignement de la philosophie, cet objectif risque d’être manqué : d’une part parce que cet enseignement de spécialité n’est pas un enseignement spécifiquement philosophique ; d’autre part parce que seule une partie des élèves choisira cette spécialité en première. La tâche en terminale se révélera donc plus compliquée qu’aujourd’hui pour les professeurs qui devront composer avec deux publics et une confusion possible sur la nature de la philosophie.

Pour conclure, la philosophie n’est pas dans la réforme, comme un empire dans un empire. La question pédagogique du programme (son contenu, ses modalités d’enseignement, d’évaluation, etc.) est inséparable de l’ensemble de la réforme qui a aussi son esprit. Les professeurs de philosophie comme leurs collègues des autres disciplines savent qu’elle est le dernier acte d’un cycle réformiste qui s’adapte aux recommandations européennes et à l’harmonisation des systèmes d’éducation. De fait, la réforme organise par le jeu des spécialités la concurrence entre les établissements, les disciplines, les professeurs — et les universités ne sont pas ou ne seront pas épargnées. Le paradigme pluridisciplinaire ouvre la voie de la bi-valence, entraînant la multiplication des classes ou des groupes et, à terme, une suppression de postes. C’est bien une culture libérale qui s’impose dans la réforme du lycée, et celle-ci n’est plus tout à fait humaniste.

 

Annexe 1 :

Nombre d’occurrences Version 1 publiée Version 2 en cours d’élaboration
Formation générale 1 1
Questions de culture 1 1
Une culture humaniste 1 1
La culture humaniste 2 1
humanités 1 1
Idées humanistes 1 1
Histoire de la culture 1 1
questions 2 2
Thèmes 4 4
thématique 1 2
chapitre 0 1
problématique 2 2
Période distincte 1 1
Période de référence 4 4
Relation privilégiée 0 1
Ancrage historique 1 1
Conscience historique 1 1
Comparaison, comparant 2 2
Jugement critique 1 1
Réflexion personnelle 1 1
Précieux apport 1 1

Annexe 2 :

Textes philosophiques Textes littéraires
L’art de la parole 6 10
L’autorité de la parole 5 13
Les séductions de la parole 7 22 
Prolongements 3 11
Découverte du monde et… 6 8
Décrire… 2 13
L’homme et l’animal 9 9
Prolongements 10 15
Total 149 48 = 31,5 % 101 = 67,7 %

Annexe 3 :

 

Littérature, langues et cultures de l’Antiquité Humanités, littérature et philosophie
« Ouvrent une perspective culturelle combinant … »« Cet enseignement se place au carrefour des sciences humaines et sociales » « Solide formation générale dans le domaine des lettres, de la philosophie et des sciences humaines »« Diversité des approches »
« Approche nouvelle de grandes questions de culture »
« Développe l’ensemble des compétences relatives à la lecture, à l’expression et à l’analyse de problème et d’objets complexes »
« Mieux se comprendre et de mieux se situer dans le monde » 

« aider à mieux comprendre les situations et les processus culturels … à élaborer leur propre représentation du monde »

« Acquérir une culture humaniste qui … permettra de réfléchir sur les questions contemporaine dans une perspective élargie 

« enrichir leur approche des grands problèmes d’aujourd’hui »

« A ceux qui envisagent un cursus scientifique, des études de sciences politiques et économiques » « Pour des études axées non seulement sur les lettres et la philosophie, mais aussi sur les sciences, les arts, le droit, l’économie et la gestion, les sciences politiques, … dans les carrière de l’enseignement, de la culture et de la communication »
« Traitent de manière complémentaire ces grandes question propres aux Humanités, entendues ici comme formation culturelle générale, humaniste et citoyenne » « Centré sur une grande question de la culture humaniste, donc sur l’un des objets des études rassemblés sous le nom d’humanités »
« Développer une conscience humaniste ouverte à la fois aux constantes et aux variables culturelles …en incitant au respect et à la tolérance » « Développer leur conscience historique, d’affiner leur jugement critique »
« En classe terminale, l’approche humaniste, dans le sens plein du terme, s’élargit aux interrogations philosophiques, scientifiques et religieuses sur la place de l’Homme dans l’Univers … invitent à une réflexion sur les défis de l’humanisme aujourd’hui » « Aucune de ces entrées n’est spécifiquement littéraire ou philosophique »

 

 

 

 

 

 

 

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